Les états modifiés de conscience sont-ils extraordinaires ?

par Erik Pigani

« Je croyais être très haut dans l’espace cosmique. Bien loin au-dessous de moi j’apercevais la sphère terrestre baignée d’une merveilleuse lumière bleue, je voyais la mer d’un bleu profond et les continents… Évidemment, je voyais aussi les sommets enneigés de l’Himalaya, mais tout y était brumeux et nuageux… Je savais que j’étais en train de quitter la terre… Le spectacle de la terre vue de cette hauteur était ce que j’ai vécu de plus merveilleux et de plus féérique. Je n’aurais jamais pensé que l’on puisse vivre un tel épisode, que, d’une façon générale, une continuelle béatitude fût possible.(1) »

C’est ainsi que C. G. Jung décrit l’une des expériences qui aura le plus marqué sa carrière, et pour cause : au début de l’année 1944, le psychiatre se fracture le pied et fait un infarctus qui l’obligera à être hospitalisé pendant de longues semaines. Au cours de sa réanimation, il fera une expérience qui ressemble fort à ce que l’on appelle une sortie hors-du-corps, voire même à une NDE, une « expérience de mort imminente ». Mais pour Jung, il s’agit d’un « rêve » – n’oublions pas qu’il faudra attendre encore une bonne vingtaine d’année avant que la NDE ne commence à être découverte. Pourtant, il s’étonne : « Ces visions et ces événements étaient parfaitement réels ; il n’y avait là rien d’artificiellement forcé, tout, au contraire, était de la dernière objectivité. » Comment un « rêve » peut-il être aussi réel, si ce n’est plus encore, que le réalité ? Y aurait-il non seulement une, mais plusieurs réalités psychiques, aussi « normales » les uns que les autres ? Notre conscience peut-elle expérimenter différentes « dimensions » de l’Univers ? Et bien d’autres questions auxquelles Jung tentera de répondre dans la suite de son œuvre.

Il y a une infinité d’états de conscience

Pourtant, bien avant lui, William James (1842-90), considéré par les Américains comme le père de la psychologie, avait déjà, à sa manière, répondu à ces questions en insistant sur l’importance d’étudier les différents états de la conscience : « Notre conscience de veille normale, la conscience rationnelle telle que nous l’appelons, n’est qu’un type particulier de conscience, alors que tout cela, séparé par des écrans les plus filmés, existe des formes de conscience potentielles entièrement différentes(2). »

Mais qu’est-ce que l’état de « veille normal » ? Il s’agit tout simplement de l’état de notre conscience au cours de notre vie quotidienne, qui se caractérise par la pensée rationnelle, les actions orientées vers un objectif, notre impression de pouvoir contrôler nos pensées et notre activité mentale. En somme, tout ce que l’on peut faire les yeux ouverts ! Depuis l’invention de l’électroencéphalogramme, au début des années 1920, on sait que pendant l’état de vigilance, notre cerveau génère un train d’ondes électriques rapides dites bêta (de 13 à 39 Hz). Or, dès que notre cerveau ralentit les ondes bêta, il passe instantanément dans un état différent de la conscience, que l’on dit aussi « état modifié ». On « descend » en alpha ; puis, ce sont les ondes thêta (l’endormissement et les premières phases du sommeil) ; enfin delta (le sommeil profond). À l’inverse, on sait aujourd’hui – car la découverte est assez récente – que notre cerveau est aussi capable de générer des trains d’ondes supérieures à celles de l’état de vigilance, les ondes gamma (qui vont de 40 à 80 Hz), qui correspondent à ce que l’on peut appeler un état de « super-vigilance » ou de « surconscience ». Autant dire que, entre 4 et 80 Hz, il y a une infinité d’états de conscience – ou d’états de la conscience – possibles, sachant que certaines ondes peuvent aussi se superposer ou être activées simultanément dans différentes zones du cerveau.

Par conséquent, toutes les expériences humaines qui sortent du cadre de l’éveil habituel sont des états modifiés de conscience : rêverie, rêves, méditation, intuition, états mystiques, prière, transes, relaxation, créativité, interprétation artistique, état amoureux, états érotiques, hypnose, flash de voyance, NDE, sortie hors-du-corps… « L’ensemble de ces expériences est aussi vaste que l’existence elle-même, explique Stan Grof. Par leur nature, ces états nous permettent de dépasser la réalité ordinaire — notre histoire biologique et psychologique personnelle — pour accéder aux dimensions transpersonnelles de la psyché, et donc au passé, au présent et à l’avenir de l’ensemble de notre univers, ainsi qu’à d’autres niveaux de réalité décrits par les grandes traditions mystiques. Ces expériences donnent à penser que les limites entre l’individu et le reste de l’Univers ne sont pas fixes et absolues(3). »

Des états altérés, modifiés, non ordinaires ou extraordinaires ?

Pendant quelques décennies, les chercheurs se sont focalisés sur les états spectaculaires de la conscience, à commencer par l’historien des religions et romancier Mircea Eliade qui, dans l’un des ses ouvrages majeurs, a été le premier à référencer les différents types de transe chamanique qu’il avait pu repérer dans la littérature ethnographique(4). À la fin des années 1960, les études scientifiques des modifications de la conscience ont commencé à prendre de plus en plus d’importance, mais en se fondant sur l’utilisation de psychotropes – dont le fameux LSD ! C’est la raison pour laquelle on parlait, au cours des années 1970, des « états altérés de la conscience »(5), formule qui n’est aujourd’hui guère utilisée. En effet, avec les progrès des appareils d’imagerie cérébrale médicale, les différents états de la conscience ont pris différentes appellations : « états modifiés de conscience » ou « états de conscience modifiés », puis « états non ordinaires de conscience » ou « états non ordinaires de la conscience », ou encore « état extraordinaires de conscience », selon les chercheurs et les auteurs…

Aujourd’hui, il est désormais admis que, même si nous n’y prêtons pas attention, l’état de notre conscience se modifie en permanence tout au long de la journée : nous passons par de nombreuses phases de conscience qui peuvent être considérées comme des « mini-transes », comme le simple fait d’être dans la lune, se concentrer sur un travail intense, conduire sa voiture en pensant à autre chose, être subjugué par le discours d’une personne, déguster un bon plat, être caressé… Même regarder la télé provoque un état de transe… mais léthargique cette fois-ci ! Changer d’état de conscience est donc normal pour notre esprit.

En revanche, dans cette gamme infinie d’expériences, certaines d’entre elles sont toutes aussi normales, mais elles se démarquent plutôt par leur rareté. Ce sont toutes les expériences dites « extraordinaires », étudiées dans le champ de la parapsychologie, comme les rêves prémonitoires, la NDE, la sortie hors-du-corps, les apparitions mystiques, la médiumnité, le channeling, la voyance, les phénomènes psi comme la télépathie, la clairvoyance, la précognition… Quoiqu’il en soit, si les progrès de la science et des technologies d’imagerie cérébrale ont permis des avancées remarquables dans la compréhension du fonctionnement de notre cerveau, la conscience humaine reste encore non pas « un continent à explorer », comme se plaisent à dire certains auteurs, mais une véritable galaxie…

(1) C. G. Jung, Ma Vie, Gallimard, 1977.
(2) William James, Précis de psychologie, Les Empêcheurs de penser en rond, 2003.
(3) Interview de l’auteur. Ce psychiatre tchèque, émigré aux États-Unis à la fin des années 1960 a fondé la psychologie transpersonnelle avec Abraham Maslow, et a créé la respiration holotropique.
(4) Mircea Eliade, Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, Payot, 1950.
(5) Le film-culte Altered States de Ken Russel (1980, traduit en français par Au-delà du réel) donne une vision assez frappante de l’orientation des recherches au cours de ces années-là.

Ondes cérébrales et états de la conscience

Ce tableau résume les différents états de conscience et leurs ondes cérébrales associées. Les chiffres des fréquences indiquées sont des moyennes et varient selon les chercheurs et les auteurs. De même que les activités associées aux fréquences peuvent varier selon l’échelle des trains d’ondes et selon les personnes.

Gamma (40-80 Hz)
Hyperconscience
Intense activité neuronale, créativité, médiumnité (dont contact avec d’autres dimensions), guérison spirituelle, sérénité, extase, phase d’apprentissage…

Beta (12-39 Hz)
Conscience
Etat de vigilance normal dans la réalité consensuelle, dans lequel notre cerveau fonctionne à plein régime. Vie mentale, concentration, prédominance de l’ego, vie émotionnelle…

Alpha (8-12 Hz)
Subconscience
Conscience apaisée, relaxation, hypnose légère, images hypnagogique, rêverie, méditation (certaines formes), réveil après le sommeil, écoute musicale, actions automatiques, détachement et lâcher-prise, apprentissage accéléré, expériences psi (parapsychologiques)…

Theta (4-8 Hz)
Surconscience
Sommeil assez profond, synchronisation des 2 hémisphères cérébraux, méditation (certaines formes), transes et transe chamanique, expériences hors-du-corps, mémorisation d’informations…

Delta (4-5 Hz)
Sommeil profond
Rêves, voyage astral, rêves lucides, somnambulisme, coma, NDE, états d’hyperconscience, accès à d’autres dimensions, auto-guérison…

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Voir les 3 commentaires
  • Guy Veyer
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    Merci pour cet article. C’est de la « nourriture » pour mon manuscrit sur le sujet…

  • Burdin
    Répondre

    Merci

  • sindilaire alena
    Répondre

    Qui d entre nous n a pas au moins frôlé ces autres états de conscience ? Ils en disent long sur notre capacité d’accès ordinaire au  » Réel » . Certes la mode new age pseudo chamanique n a pas fini d ‘exploiter la naïveté humaine, et c’est bien dommage que trop de personnes sans scrupules s improvisent des talents ou des pouvoirs , après 3 jours de formation, ou après une brève expérience personnelle d’EMC ( Etats Modifié de Conscience) . L’accès à ces dimensions doit respecter une vraie déontologie,.
    Nous sommes chacun un miracle au milieu d un autre miracle bien plus grand .
    L extra ordinaire est caché dans l ordinaire, les multivers qui défient les lois du temps s’ouvrent à nous si nous sommes authentiques, humbles et respectueux.
    L Intuition vient alors au secours de la Logique Mentale pour appréhender ces espaces , les utiliser pour aider son prochain .
    Stanislav Grof reste un pionnier de ce champ exploratoire, de formation scientifique !!
    Comme quoi, il est possible d’avancer vers une conciliation entre logiques rationnelles et réalités transpersonnelles.

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