Observer sans juger : notre don oublié

par Erik Pigani

Avez-vous déjà fait une pause, dans votre temps de vie, pour vous interroger sur la différence entre « regarder » et « observer » ? Il est vrai que l’époque, avec sa multiplication exponentielle de médias, infos et images, ne prête guère à la contemplation méditative… Pourtant, l’observation est l’une de nos facultés les plus importantes, au point qu’elle est considérée comme l’un des aspects fondamentaux du développement de l’intelligence chez l’enfant. Peut-être pensez-vous qu’il n’y a rien de plus simple, dans la vie, que de regarder quelque chose. Oui, s’il agit simplement de regarder. En revanche, chez la plupart des adultes, la capacité d’observation semble s’effacer avec le temps pour laisser place à une autre faculté, beaucoup plus limitante cette fois : la projection ! C’est pourquoi, au cours de cette pause réflexive sur notre façon de percevoir le monde, il faut aussi pouvoir définir ce qu’est réellement le sens de l’observation : c’est la capacité de regarder attentivement un objet, un paysage, une personne ou un détail d’une façon neutre – c’est-à-dire sans analyser, sans interpréter, sans se laisser envahir par les émotions, et surtout sans faire de projections. Et donc sans jugement.

Les enfants sont des professeurs d’observation

« Observer sans évaluer est la plus haute forme d’intelligence humaine », disait Krishnamurti. C’est très exactement ce que font les enfants : dès les premiers mois, ils passent leur temps à observer, et à regarder avec une acuité particulière tout ce qui les entoure. Mais ceci d’une façon « neutre » puisqu’ils ne font encore ni projections, ni analyses conscientes ni interprétations. Pendant les deux premières années, période où le cerveau se développe le plus rapidement, le jeune enfant regarde et regarde encore, saisit les objets et les observe avec une attention extraordinaire. Bien sûr, son exploration visuelle n’est pas neutre puisqu’elle déclenche des émotions : certains objets l’émerveillent ou le font rire, d’autres l’intriguent ou lui font peur… On le sait, plus l’enfant vit dans un environnement riche, avec des stimuli agréables et des parents qui accompagnent sa découverte du monde, plus il sera éveillé et curieux. Il suffit de regarder comment, plus tard, il est capable de passer des heures à observer une colonie de fourmis, les détails d’une feuille d’arbre, et toute sortes de choses que, bien souvent, les adultes ne voient plus. Sauf ceux qui, comme les artistes ou les « créatifs », parviennent à garder une âme d’enfant ou savent entretenir le contact avec leur Enfant intérieur. L’un des secrets du développement de l’intelligence est donc la capacité d’observer d’une façon neutre. Par la suite, elle permettra aux enfants de commencer à se poser des questions : « Comment ça marche ? », « Pourquoi c’est comme ça ? », « Pourquoi ça fait ça ? »… C’est pendant cette période que les chaînes neuronales porteuses de toutes les informations « brutes » de ces observations se connectent les unes avec les autres, établissent des liens logiques et des rapports entre les objets, les formes, les couleurs, les fonctions… Et bien sûr établissent des liens avec les expériences de la vie et les émotions.

Les adultes n’observent plus, ils projettent !

Malheureusement, avec l’âge, cette faculté d’observation neutre s’estompe, supplantée par une vision du monde de plus en plus personnelle qui nous mène à « avoir un regard sur les choses ». Ce n’est pas un mal en soi ; l’expression se rapporte souvent aux individus qui ont de la personnalité. Mais elle signifie aussi que ce regard est porteur de nos interprétations et de nos projections. Dire d’une personne qu’elle a « un sacré regard sur le monde » n’est pas dire qu’elle a « un sacré sens de l’observation ». C’est que, au fil du temps, des expériences de la vie, des moments de bonheur comme des épreuves, des apprentissages positifs comme des échecs, nous construisons notre propre système d’analyse, notre propre système d’interprétation, notre propre logique. Pour prendre l’image de l’ordinateur – qui ne reste bien sûr qu’une image –, pendant les premières années, notre cerveau emmagasine des millions d’informations et de données. Étape par étape, il développe un logiciel pour traiter toutes ces données. Mais le problème survient lorsque, un jour, le logiciel affiche « version définitive » : toutes les informations et données qui ne seront pas compatibles seront soit bloquées, soit reformatées pour être « adaptées ».

Sommairement, le cerveau crée donc des chaînes neuronales spécifiques pour chaque sujet, qui comportent à la fois des informations, la façon de les organiser, de les comprendre et de les interpréter, leur fonction, leur valeur, et ainsi de suite. Lorsque les chaînes neuronales ne sont plus alimentées par des informations « neutres », mais par des informations qui ont été au préalable filtrées, nettoyées, reformatées par notre « logiciel » personnel et nos émotions, elles finissent par tourner en boucle. Cela se manifeste généralement par des idées toutes faites, des points de vue arrêtés, des croyances inébranlables, un comportement psychorigide, de l’intolérance, et bien d’autres phénomènes révélateurs d’une certaine « sclérose de l’intelligence ».

La psy s’attache plutôt à l’écoute

Notre faculté d’observation neutre, qui est pourtant un véritable don de la nature, n’est malheureusement que peu évoquée dans la psychologie. Peut-être parce que son exercice s’apparente à la contemplation décrite par certaines traditions spirituelles telles que le christianisme, le bouddhisme ou le yoga hindou. En tout cas, même les « rapports d’observation » pratiqués dans certains milieux professionnels – dans l’éducation, par exemple –, sont pour la plupart effectués dans un cadre théorique défini et font appel à des appréciations personnelles, et donc forcément subjectives. Nous sommes donc loin d’un rapport pur au monde.

En revanche, dans la psy, ce principe a plutôt été abordé sous l’angle de l’écoute. Point qui est précisément le fondement de la méthode de Carl Rogers (1902-1987) – l’Approche centrée sur la personne. Au cours des années 1940, ce psychologue américain avait fait remarquer que, pour qu’un thérapeute puisse exercer son art pour ses clients (il avait rejeté le terme « patients ») et non pour lui-même, il devait pratiquer une écoute « objective », par conséquent sans projections ni jugements. Une sorte de défi à l’écoute « subjective », qui peut se relever en adoptant trois attitudes fondamentales : la congruence, que l’on peut résumer par « authenticité en tant qu’être humain » ; l’empathie, qui n’est pas seulement la capacité de ressentir les émotions de l’autre mais surtout la possibilité de voir les choses sous l’angle de l’autre ; l’acceptation positive inconditionnelle de ce que dit la personne en tant que réalité psychique et réalité de vie. Ce qui, bien sûr, implique le non-jugement. Par la suite, l’approche rogérienne a connu différents développements, dont la Relation d’aide, qui repose sur sept clés : la présence, l’écoute, l’acceptation, le respect chaleureux, l’empathie, l’authenticité, la congruence. Plus récemment, Marshall Rosenberg, avec son écoute bienveillante, a intégré les principes de Rogers dans la Communication Non Violente (CNV).

Léonardo, maître de l’observation

Mais, finalement, comment retrouver et développer une faculté d’observation visuelle neutre et sans jugement ? Il y a des méthodes, dont la plupart s’inspirent de la méditation de pleine conscience, ou des techniques spirituelles de la contemplation. Pourtant, peu de professionnels relèvent que, à ce propos, les conseils les plus avisés peuvent être retrouvés dans les écrits de celui qui est considéré comme l’archétype universel du génie, et qui fut probablement aussi l’un des grands précurseurs de la psychologie et du développement personnel… Léonard de Vinci !

S’il est connu dans le monde entier pour sa Joconde, on oublie trop souvent qu’il excellait dans tant de domaines différents que, pour certains, ses capacités créatives dépassent l’entendement. On sait qu’il a écrit plus de 13 000 feuillets, dont il subsiste à peu près 7 000 pages éparpillées dans les musées et collections privées, avec une liste interminable de traités – géologie, phonétique, optique et lumière, géométrie, mathématiques, botanique, architecture, cartographie, hydraulique, peinture, œil et vision, astres… Sans compter des centaines de dessins d’anatomie et des travaux en physiologie incroyablement en avance sur leur temps, des théories qui évoquent la physique quantique, de la musique, et bien sûr ses fameuses inventions. Génie, vraiment ? Difficile d’en douter. Pourtant, en raison de sa condition sociale, l’université et les grandes écoles lui avaient été interdites. Alors, comment a-t-il réussi à développer une telle capacité créative, y compris dans les domaines de la science ? Parce qu’il est l’exemple même d’un observateur attentif et sans jugement : dans ses écrits, il a lui-même expliqué comment il a surentraîné ses facultés d’observation avec une méthode particulière. Elle consistait d’abord à stimuler l’imagination à partir de tâches colorées ou de nuages dans le ciel. Ensuite à observer la nature avec le plus de précision possible, sans états d’âme, en dessinant et redessinant les détails les plus infimes. Ce n’est qu’après avoir fait ce travail et avoir « autopsié » dans le sens premier du terme – c’est-à-dire « avoir vu de ses propres yeux » –, qu’il essayait de percevoir et comprendre les mécanismes intimes de la vie.

La capacité d’observer sans juger est donc une véritable faculté qui nous a été donnée pour évoluer. Si la retrouver et l’entretenir demande un certain travail sur soi, il ne peut qu’être bénéfique pour créer ou recréer de nouvelles chaînes neuronales – et donc développer l’intelligence globale quelque soit son âge – ; entretenir une vision plus objective, et donc plus saine et sereine, avec les autres et notre environnement ; faire une « pause contemplative » dont les effets seront équivalents à la pratique de la méditation ; avoir une meilleure capacité d’écoute pour les professionnels de la psy… Mais aussi, et pourquoi pas, renouer avec notre faculté d’émerveillement de notre enfance. Et donc avec notre Enfant intérieur. ♦

 

 

Petit exercice d’observation neutre :

Pour vérifier si vous êtes capable d’observer sans interpréter et porter de jugements, prenez une feuille de papier et un crayon, et regardez pendant 1 minute cette lame du Tarot de Marseille – Le Mat. Puis, donnez-vous répondez à la question « Dites-moi ce que vous voyez ». Prenez votre temps, il n’y a pas de limite à ce que vous pouvez écrire.

Ensuite, lorsque vous avez fini (et seulement quand vous avez fini !), vous pouvez comparer votre texte avec celui qui se trouve sous la carte…

  • Si vous retrouvez tous les éléments que vous avez noté dans la description proposée, vous avez un excellent sens de l’observation.
  • Si vous ne voyez que peu de rapport entre vos notes et la description, posez-vous alors la question : « Ai-je vraiment décrit la carte, ou l’ai-je interprété? »

De forme rectangulaire, la carte est divisée en trois parties : en haut, un bandeau rectangulaire blanc ; en bas, un bandeau rectangulaire blanc qui comporte l’inscription LE MAT ; entre les deux, un grand rectangle, dans lequel sont représentés un personnage et un animal sur un fond blanc.

Le personnage est dirigé vers la droite de la carte. Il est vêtu d’un costume qui comporte 6 couleurs : vert, bleu, violet, rouge, jaune, marron clair. Sa main gauche est de couleur chair et tient un bâton jaune, sur lequel il y a deux boutons rouges avec un centre jaunes au niveau des épaules. Il se termine par une sorte de louche marron clair qui retient un sac jaune. L’attache de la louche est torsadée. Le haut du sac, de forme ovale, est couleur chair. Il y a 5 lignes noires au-dessus de la louche, trois en dessous, dont l’une se sépare en deux.

De sa main droite, de couleur chair et dont on ne voit que quatre doigts, il tient un bâton jaune dont on ne voit pas la partie inférieure.

La tête du personnage est de couleur chair. Son menton, dirigé horizontalement vers la droite de la carte, est rayé par 7 petites lignes. Sa bouche est petite et plissée. Ses yeux sont dirigés au-dessus de la ligne d’horizon. Il porte une coiffe dont on ne voit pas la partie supérieure. Elle recouvre ses oreilles, et est composée d’éléments disparates : un ovale orange bordé de jaune sur le front ; une partie supérieure jaune ; un bouton jaune et orange, un cylindre légèrement recourbé et strié de jaune et de marron clair ; une partie pointue vers la gauche, jaune, et terminée par une boule couleur chair ; un ensemble de formes rectangulaires jaune et marron clair sur la nuque.

Au niveau des épaules, son costume est constitué d’un demi-cercle bleu strié de quatre bandes rouges et délimité par une bande jaune. Ce demi-cercle se prolonge par une collerette verte à 6 pointes, dont la 6e est cachée en partie par le sac. 5 pointes comportent des boules jaunes. Les manches sont bleues. On ne voit qu’une partie de la manche gauche. La manche droite est évasée et laisse passer le bras, recouvert d’une manche verte qui comporte quatre traits noirs sur la partie inférieure de l’avant-bras, et se termine par un ourlet jaune.

La tunique est verte, striée de 4 bande verticales rouges, celle de gauche est partiellement séparée en deux par une ligne noire. La tunique est retenue au niveau de l’estomac, au-dessus des hanches, par une ceinture bleue, sur laquelle il y a 5 boutons jaunes. Elle est évasée et délimitée par un ourlet jaune.

Le pantalon du personnage est bouffant. Il est bleu dans sa partie supérieure, et délimité par une bande jaune au-dessus de chaque genou. Il comporte aussi une forme marron clair au niveau de la fesse droite, qui comporte trois rayures noires. Il est difficile de déterminer si cette forme fait partie du pantalon. Juste sur la droite de cette forme, on voit aussi une petite tige rouge qui se termine pas un bouton ovale presque séparé en deux par un trait. Le bas du pantalon est vert et comporte quatre traits sur chacun des mollets.

Ses chaussures sont rouges avec un liseret orange. Son pied droit est posé sur le bord du cadre la carte ; le talon de son pied gauche est plus haut, tandis qu’une partie de la plante du pied est aussi posée sur le bord inférieur du cadre.

Un animal gris, qui évoque un chien, se tient quasiment debout derrière le personnage. Il a les pattes posées sur la forme marron clair du pantalon du personnage.

Le sol est marron plus foncé, voluté comme s’il était composé de grosses mottes de terre ou de petites dunes. On voit trois touffes d’herbe verte derrière les mottes, une juste au pied du bâton du personnage et 2 feuilles devant son pied droit.

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